Casba – Téhéran

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Dans ma boîte aux lettres, une carte postale. En guise d’illustration, une photographie personnelle : une tarte à la crème, quelques bulles de savon suspendues dans l’air et, au verso : “Ciao Bella. Je mange à ta santé !

Avec cette tarte, me revient une excursion dans le Jura, à deux pas de chez moi. Ce soir-là, elle avait convié des amis pour une expédition. Il y avait de la neige, pas assez pour chausser les raquettes. Nous nous étions donnés rendez-vous au parking des Rasses, à la tombée de la nuit, bien décidés à affronter le vent tempétueux qui s’accrochait au relief. Certains avaient renoncé à la dernière minute craignant que les bourrasques n’abattent des arbres sur le sentier.
Ce climat dantesque nous donnait des airs d’aventuriers. Elle était aux anges.

Je me souviens de notre arrivée à la cabane, derrière la dernière rangée d’épicéas. Nous avions laissé nos bâtons à l’extérieur et nous étions aventuré dans l’antre du chalet.

Elle avait réservé une table. Une fondue nous attendait.

Je me souviens de l’absence presque totale de lumière et des grandes bougies qui éclairaient des sourires. De ces bougies qui pleurent leur cire avec générosité et dessinent en fondant des animaux fantasmagoriques.

Je me souviens de nos mines réjouis, de nos joues empourprées par la chaleur du feu et des éclats de rire qui accompagnaient le repas.

Je me souviens du franc-parler du gardien, de la rusticité des lieux qui donnait à cette soirée hors du temps des airs de fête.

Elle avait parcouru le monde entier. Souvent seule. Pourtant elle revenait là. Régulièrement.

Elle avait traversé la Perse, donné des cours de français aux chinois, pris le transsibérien, tenu un blog en Afghanistan.
Un parcours déroutant pour celle, toujours modeste, qui signait ses articles du nom de la Principessa Azzurra.

Je devinais dans ses explorations, une forme d’enthousiasme naïf. Ne faut-il une dose d’innocence pour ignorer les dangers et partir ? Vous savez cette liste des possibles que les esprits prévoyants dressent avant un voyage et qui, si on s’y attarde, nous fait renoncer à tout projet. L’anticipation immobilise. La spontanéité met en mouvement.

Je me souviens de la fois où elle avait dissimulé dans ses bagages quelques liasses de dollars qu’elle entendait déposer sur le compte bancaire d’une connaissance dès son arrivée. C’était La condition sine qua non pour mener une vie autonome pendant quelques mois dans un pays qui limite l’installation des étrangers.
La peur des contrôles douaniers, l’incertitude politique, son statut de femme occidentale, la langue inconnue, l’investissement de toutes ses économies dans l’aventure auraient pu l’arrêter. Pourtant, rien n’entravait son goût de la liberté.

Ce soir-là, alors qu’elle commandait une tarte à la crème, affirmant que c’était la meilleure de toutes, je cru entrevoir ce qui motivait ses pérégrinations.

Là, à la Casba, elle était tout autant dans son élément que lors de ses séjours à Kaboul ou Téhéran. Si elle avait insisté pour qu’on brave le froid mordant et les rafales de bises, c’était pour nous permette de lever le voile sur son univers. Y avait-il plus beau cadeau ?

Ce qui caractérisait cette soirée, c’était une sorte de voyage initiatique : un parcours à la frontale entre les silhouettes décharnées des résineux, suivi d’un moment d’une absolue rondeur durant lequel on s’évadait du quotidien. Il ne restait que l’essentiel.
Ici, le temps avait une autre mesure. Il se consumait au rythme des bougies. Et, dans la pénombre, les flammes dansaient, révélant sur les visages toute l’authenticité de notre humanité.

Sans doute était-ce cela l’important : l’ancrage dans le moment présent, les relations vraies et une once d’imprévu.

Son parcours professionnel devait amener, quelques années plus tard, à quitter le pays de Vaud pour Chiasso. Dans cette zone frontière, elle avait fait l’expérience de la polenta al formaggio, des rizzotti alla zucca et des castagne al forno. Elle avait, pour la première fois peut-être, rencontré de la difficulté à s’intégrer. Il faut du temps pour construire des amitiés et le métro, boulot, dodo ne lui laissait que peu d’énergie pour provoquer des rencontres. Au premier hiver, elle avait connu une période de creux. Son moral était morose et elle ressentait le manque. Le manque cruel de ces grandes étendues du Jura qui l’apaisaient et où elle aimait glisser ses skis.

Elle avait alors éprouvé le besoin de s’ancrer dans le moment présent, d’échapper au tumulte, de renouer avec la beauté et la poésie. Simplement.

Un peu par hasard, sur un marché, elle était tombée sur un bonimenteur qui amusait la galerie en soufflant des bulles de savon.
La légèreté de ces sphères iridescentes l’avait transporté. Elle avait découvert un monde onirique où le fragile rejoint le nécessaire. Elle s’était alors formée à la technique et avait obtenu son certificat.

Au début, elle pratiquait cette activité en catimini, dans la cage d’escalier de son immeuble, avec des tubes pour enfants et du liquide vaisselle. Puis elle avait acquis du matériel professionnel. Elle soufflait, dans les parcs de la cité, d’innombrables bulles éphémères qui s’égrenaient au vent et faisaient sourire les passants.

Sur les crêtes du Jura, la Casba traversait une période de flou, elle était en proie à des difficultés administratives. Je déplorais la lenteur des procédures et espérais une issue favorable qui me permettait d’y retourner avec mon amie. D’ailleurs, quand elle avait évoqué une prochaine excursion, je ne lui avais rien dit de la fermeture, des démarches initiées et de l’attente interminable. On n’ose pas briser un rêve.

En relevant mon courrier, ce matin-là, je compris que, quoi qu’il arrive, l’âme de la Casba survivrait. Elle avait le goût de la tarte à la crème et la légèreté des bulles de savon. Elle l’avait rejoint au Tessin.

Aux prochaines neiges, j’inviterai mon amie à chausser ses skis et à me rejoindre sur le parking des Rasses.

A V. G.

« Le cahier nord-vaudois de Sophie », publication dans le journal La Région le 16 décembre 2021.

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