La rengaine du changement

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Perchée sur les falaises, elle écoute la rumeur de la plaine : le chant des grillons, le piaillement des oiseaux, quelques bruits de moteur, le chuintement du train qui se glisse sur la paroi comme une chenille alanguie.

Son regard se pose sur les bâtiments cossus de Baulmes qui semblent prendre appui sur les contreforts du Jura. Plus loin les cultures ; les moissons ont été faites, la terre attend le repos de l’hiver. La brume voile avec délicatesse la profondeur du paysage. Elle devine le lac. En arrière-plan, les sommets alpins.

Elle, c’est Marie, 47 ans.
Enfin, Marie-Anne. Mais elle a toujours trouvé ce trait d’union inadéquat. Désuet. Anachronique. Marie. Ou Anne. C’est commun. Dans l’air du temps. Marianne, passe encore. Mais Marie-Anne, non, vraiment, elle n’a jamais compris. Certes, elle saisit l’hommage à ses aïeules mais comment se tourner vers l’avenir quand son prénom est ancré dans le passé.

Jeune fille au caractère bien trempé, elle sera brillante, travailleuse, la clé peut-être pour fuir un quotidien jugé pesant. Finalement, des études de marketing dans une école prestigieuse l’amèneront loin de Sainte-Croix. Elle y rencontrera un mari, déménagera à Londres, connaîtra la vie trépidante de la City, les enfants, le travail, les amis, le tintement des flûtes de champagne et la douceur pétillante des bulles. Elle sera une de ces working girls que tout le monde envie.

Ses proches admireront son courage, sa formidable énergie, sa capacité à traiter tous les dossiers dans les temps. Ils l’affubleront du surnom de Queen Mary, référence à sa rigueur toute victorienne peut-être ou à sa fulgurante ascension dans les cercles de pouvoir.

Mais cette vie, c’était avant de tout envoyer balader. Il n’y a plus de Queen et plus de Mary dans ses veines. Fatiguée d’être une mère exemplaire, une amante désirable et une employée courtisée par les conseils d’administration, elle a éprouvé le besoin de renouer avec ses valeurs. Brutalement. Un choc pour tous. Pour elle également.

Cela lui a valu un divorce, une démission, fracassante, et nombre de tensions familiales. Son père n’a pas compris. Il admirait sa fille qui avait quitté le nord-vaudois, fréquentait des personnalités influentes et jouissait d’un confort matériel qu’il n’aurait jamais espéré lui offrir. Lui, il avait fait de son mieux. Élevé ses enfants dans le respect des traditions, posé des règles, placé la réussite comme étendard, comme un horizon pour racheter sa condition ouvrière. Il en était ainsi, toute sa vie il resterait un laborieux. Alors comment pouvait-elle renoncer à la sécurité, au prestige, à l’argent ? Était-elle folle ? Quelle mouche l’avait donc piqué ?

Perché au sommet du Mont-de-Baulmes, Marie écoute le vent se perdre dans la frondaison des hêtres. Il se déchire par bourrasques dans les épicéas et se dissout dans le beuglement des cloches du bétail.

Ce n’est pas si étonnant, se dit-elle, que Sainte-Croix soit devenue la capitale de la mécanique d’art. Le paysage tout entier bruisse sous les assauts du vent, il est comme un automate géant qui s’agite et résonne.

Ses grands-mères, desquelles elle tient son affreux prénom composé, ont travaillé des heures durant à déposer les goupilles sur les cylindres, à coller les plumes sur les lames des peignes pour que le son soit plus rond, plus clair. Combien de veillées ont-elles sacrifiées à Paillard pour que naissent, entre leurs doigts méticuleux, ces pièces d’exception qui suscitaient la fierté des collectionneurs et la joie des enfants subjugués.

Durant son errance londonienne, Marie a entendu parler d’un projet de valorisation de la mécanique horlogère et d’art dans l’arc jurassien. C’est un artisanat qui a fait la fierté de sa région et qui, désormais, est inscrit au patrimoine de l’Unesco. Alors, d’instinct, elle a fait ses bagages et décidé de revenir sur ses terres natales, certaine de pouvoir contribuer à cette grande aventure. Proposer ses talents de marqueteuse permettrait de faire rayonner, au-delà des frontières, les trésors d’un héritage qui est le sien. Elle n’était pas attirée par l’argent mais par la cause, par la volonté de renouer avec une histoire familiale reniée.

Les derniers échanges téléphoniques avec son père lui ont fait comprendre qu’il ne souhaitait pas la revoir. Elle s’est alors résolue à louer un petit mazot près du Col de l’Aiguillon.

Marie sort de sa rêverie contemplative. Il est temps de rentrer.
Elle suit les crêtes jusqu’aux Aiguilles et regagne son refuge.

Sur la table, à l’entrée du jardin, elle découvre un paquet. Dans un vieux chiffon, emballé à la hâte, une lettre adressée à Marie-Anne, qui fera chanter notre héritage. La missive est accompagnée d’un objet métallique qui, une fois remonté, laisse s’échapper le son en timbale de l’hymne à la joie.

« Le cahier nord-vaudois de Sophie », publié dans le journal La Région le 04.11.2021

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