Partie de pêche dans l’Orbe

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On avait commandé deux blondes. Sur la terrasse du café de la Croix d’Or, au centre-ville, on débriefait la journée. Nous avions remonté la rivière, tenté de débusquer les truites qui raviraient la table familiale et feraient de nous des héros.

Antoine avait lancé sa mouche de la rosée du matin au soleil rasant de cette fin d’après-midi. Je m’étais employé à exercer le geste élégant et souple du pêcheur expérimenté.

Levés au petit matin, nous nous étions résolus, harassés, à ne rentrer qu’avec la modeste prise qui s’agitait encore dans notre panier. La bière fraîche désaltérait nos gosiers brûlants et diluait la frustration accumulée. Déjà, j’imaginais annoncer aux enfants l’unique truite qu’il faudrait partager. C’était loin de mes rêves héroïques.

Antoine me tira de mes réflexions :
– Faut que j’te dise un truc.

Il venait d’emménager dans une ancienne bâtisse villageoise. Il avait installé les poules dans le jardin, monté la clôture pour le chien et entrepris de ranger le grenier. La demeure était presque aussi vieille que le chêne centenaire dressé à l’entrée de la cour. On disait qu’elle avait été habitée par Paul Rod, un pasteur, qui y avait séjourné avant sa consécration.

En rangeant les souvenirs, Antoine avait trouvé des photographies et le journal tenu par son aïeul.

Il racontait la saga familiale. L’installation de Jules, son cousin, dans le moulin d’Orbe. La réussite industrielle, la production de farine, la roue qui tournait, qui tournait, inlassablement au rythme du courant. Les pique-niques familiaux de son enfance, l’insouciance, la légèreté d’avant-guerre.

L’ecclésiastique décrivait aussi les parties de pêche interminables auxquelles il s’adonnait. De l’eau jusqu’à la taille, alors que les mouches piquées à son gilet luisaient sous le soleil d’été, il goûtait, dans les cours d’eau du Jura, un peu d’éternité. Tant de beautés naturelles étaient pour lui œuvre divine. Dans son carnet, il décrivait avec passion le sentiment de perfection, de communion avec le Grand Tout qui l’envahissait.

Depuis le décès de Jules, lorsqu’il pêchait l’Orbe et ses eaux poissonneuses, Paul craignait désormais la reprise en main des activités par la famille Cuendet. Il avait adressé un courrier à son frère. La correspondance datait de 1922, elle faisait mention des négociations en cours pour la reprise du site par les Grands Moulins de Cossonay. Le jeune pasteur redoutait l’industrialisation, il craignait que, au fil du temps, les richesses naturelles de l’Orbe ne s’étiolent. Il dressait le constat d’une société tournée vers le progrès qui, à son sens, délaissait les bonheurs simples d’une partie de pêche. Il pressentait l’appétit des hommes qui les pousseraient à intensifier l’exploitation des ressources. Il constatait avec amertume une société en marche vers la rationalisation et redoutait que, au bénéfice d’une fusion, le Moulin de son cousin ne cesse son activité.

Une phrase resurgissait maintenant dans la mémoire de mon ami. Une phrase banale écrite à la plume au hasard d’une correspondance. Une phrase écrite quelques cent ans plus tôt :

« Tant que la roue du moulin tournera, mon frère, il y aura du poisson. »

Est-ce le maigre résultat de notre sortie du jour qui le mis en mouvement ? Toujours est-il qu’Antoine voulu en avoir le cœur net. Il me pressa à la rue des Minoteries et se posta sur le pont.

Face à lui se dressaient les anciens moulins Rod. Un grand groupe immobilier avait racheté les bâtiments. Il s’apprêtait à une transformation radicale qui offrirait à la population des logements modernes et spacieux.

La roue du moulin ne tournait plus. Elle avait été démontée.

« Le cahier nord-vaudois de Sophie », publié dans le journal La Région le 7.10.2021

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