Pêcheur d’ondes

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Il a toujours été fasciné par l’eau. Ses parents racontent que, bébé, lorsqu’ils ne parvenaient pas à calmer ses crises de larmes, ils l’emmenaient au bord du lac. Bercé par le reflux des vagues, le petit Paul s’endormait.

Longtemps, il s’est satisfait d’être un homme perché. Perché entre le sommet des toits et les étoiles. Vous savez ce métier qui sent la suie, qui oblige celui qui l’exerce à se vêtir de noir et à tutoyer les cieux. C’est cela, un ramoneur. Il aimait découvrir sa région depuis le fait de nos bâtiments, côtoyer les corneilles, les goélands leucophées. Il disait que, vu d’en-haut, le monde était différent, que les difficultés du quotidien s’amenuisaient, que l’altitude donnait des ailes et de la sagesse. Souvent, après avoir extrait son hérisson de la cheminée, il s’asseyait sur les tuiles et écoutait les rumeurs de la vie.

Un jour, il avait la quarantaine bien tapée, il se promenait le long de l’Arnon quand il fut arrêté net. Un arrêt brusque, soudain, suivi d’une pause, d’un instant suspendu où, le souffle coupé, il fut littéralement ensorcelé par le son de l’eau.

Ou plutôt les sons. Car ce n’est pas la même musique qui se joue dans les gorges tumultueuses de Covatannaz que dans les courbes langoureuses de la plaine. Il y a tout un univers sonore à découvrir.

Brusquement, il avait été capturé. Il prêtait l’oreille à la rivière comme s’il la découvrait pour la première fois, distinguant dans le roulis des galets tantôt un fa dièse, tantôt un mi bémol.

Les questions se pressaient dans sa tête : comment expliquer le chuintement de l’onde calme, le claquement vigoureux et sec de la cascade ? Fallait-il y voir un simple principe physique ? Le son pouvait-il être modifié par la vie qui s’y déployait ? Par les plantes qui s’étiraient en écheveaux dans le courant ? Par les truites tapies dans le lit de la rivière ? Si la forme des pierres, l’aménagement des rives, la quantité d’eau contribuaient à modifier le son, alors pourquoi en serait-il différemment pour le vivant ? Questions absurdes et grandioses à la fois.

Une nuit d’insomnie acheva de le convaincre de réaliser ses premiers enregistrements. L’Arnon était son terrain d’expérimentation. Il habitait le village de Champagne, tout proche, ce qui lui permis de se poster régulièrement sur les berges pour capturer le langage de l’eau.

Après avoir caressé les nuages, il se fit donc pêcheur d’ondes.

Parfois il retrouvait l’apaisement qui l’avait bercé enfant.
Parfois la rivière se faisait furie, si bien qu’une dynamique, un tempo envoutant l’invitait à danser.

Posté sur les berges, il devint plus sage encore.

Écouter oblige à ralentir, à s’arrêter et à prendre le temps.

Un petit matin de février, il avait rencontré le castor. Les dents dures de l’animal attaquaient le bois tendre et produisaient une mélopée singulière.

Après la pluie, à la tombée de la nuit, il avait enregistré, à plusieurs reprises, le chant guttural du crapaud sonneur.

Au plus près des échelles à poissons, il avait capté le son clair et vif des salmonidés qui remontaient le courant.
Au fil des mois, des années, il avait enregistré une symphonie.

Il ne parlait pas beaucoup mais son activité attira l’attention des curieux si bien que des scolaires vinrent progressivement « écouter » avec lui.

Pour vivre cette expérience, avant de partir explorer, Paul leur demandait de se défaire des téléphones portables, cette béquille des temps modernes. Seul comptait alors le temps présent, la mélodie de l’eau et la faculté à s’émerveiller.

Ce matin, en ouvrant son courrier, Paul est fébrile.
Il sent qu’une autre aventure se dessine.

Une lettre de Présence Suisse.

Une invitation à installer ses « sons » au pavillon de Tokyo.

Les mots claquent : sensibilisation et durabilité.

Quelle folie !

Paul, le poète, quittera-t-il la quiétude de son nord-vaudois pour l’agitation de la grande ville ?

Tant de sagesse accumulée ne devait-elle pas, maintenant, rayonner ?

« Le cahier nord-vaudois de Sophie », publication dans le journal La Région le 24 mars 2022.

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