Jean-barque

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Elle vient de poser la dernière touche. La grande barque est prête à prendre le large. Elle referme le pot de peinture couleur azur qui exhale un entêtant parfum de térébenthine, dépose le pinceau et tourne son regard vers le lac.

À travers les trembles, elle devine les roseaux, les bancs de canards qui hivernent sur les rives du lac de Neuchâtel. La Grande Cariçaie est un refuge pour les oiseaux d’eau, une halte bienvenue pour les migrateurs dans leur épuisant voyage du Nord au Sud. Un abri pour les âmes et les corps fatigués.

Elle est à la retraite depuis six ans. Au village, les commères disent qu’elle n’a jamais été aussi active, qu’elle n’a jamais mis autant de passion dans son travail du bois, depuis qu’elle a obtenu l’autorisation d’exploiter un espace au chantier. Cette barque, c’est un projet fou, celui de redonner vie à un de ces navires à fond plat typiques du lac de Neuchâtel, celui de conjurer le destin. Une coque, un mat, et deux voiles carrées pour se réconcilier avec la vie.

Elle caresse le bastingage. Elle a bien travaillé, il est aussi doux qu’une peau de bébé. Elle arrime la plaque d’immatriculation à l’arrière. Il ne lui reste plus qu’à peindre le nom.

C’est important le nom d’un navire, il ne doit pas tenir au hasard. Elle est convaincue que c’est avec le nom que l’âme intègre la matérialité. Il en est de même pour les hommes, les bêtes ou pour les bateaux. Jean par exemple, son mari, était un homme pétillant, curieux, enthousiaste. Dommage que la maladie, l’usure, ait tout gâché de leur complicité.

Le départ de Jean a été un électrochoc. À la croisée des chemins, elle a joué à pile ou face. Pile : elle se laissait croupir, se perdait dans son vice. Face : elle écoutait sa petite voix et essayait.

Le destin avait décidé qu’il était temps qu’elle se prenne en main.

Au début, elle a dû se faire violence pour sortir de sa carapace. Vaincre sa timidité pour rencontrer des historiens, des apnéistes férus d’épaves. Dans l’action, pas après pas, la peur avait reculé.

Les recherches ont été longues pour faire établir les plans, trouver les matériaux, s’approprier les techniques. Son désir était de tout faire à l’ancienne, avec le savoir-faire du début XXème, comme avait dû le faire son grand-père.

En posant le dernier point sur le I de Dimitri, elle se sent soudain légère. Comme si elle venait de mettre de l’ordre dans sa généalogie, d’apaiser un vide qui la ronge depuis l’adolescence. Elle sait qu’elle ne montera pas sur le bateau, pas encore. Son équilibre est bien trop frêle. Sans doute évitera-t-elle également les festivités de la mise à l’eau. Le champagne qui coule à flot serait une tentation bien trop grande. Elle s’est promis de s’en sortir. Pour elle. Pour Jean.

Et si.

Et si elle y arrivait, si elle contredisait les ragots qui la voient retomber, se noyer à nouveau. En cette fin de journée elle constate qu’à force de ténacité, elle a fait ressortir Dimitri des profondeurs du lac. Qu’importe le mystère qui entoure la disparition du bateau, qu’importe qu’elle ne se sache jamais si l’accident avait été prémédité, qu’importe désormais cette maudite cargaison échouée à 130 mètres, avec tout son équipage, qui a valu à son père un héritage de dettes à éponger.

Ce soir embarcation est à nouveau debout. Dimitri se dresse, fier, écrit en lettres capitales sur la proue du bateau.

Au début, personne n’y a cru. Construire un bateau, cela ressemblait à un délire d’ivrogne. Face au marasme dans lequel elle était, même Jean avait jeté l’éponge. Il avait fui leur logement commun après avoir tout essayé pour la sauver de l’alcool.

Mais construire ce bateau était une mission si bien que Joseph son ex-patron de chantier avait accepté de lui céder un emplacement. Au pire, rien ne bougerait et il reprendrait le terrain. Pourtant, quand il avait vu le projet se concrétiser petit à petit, c’est lui qui avait convaincu le syndic et obtenu des fonds pour financer la charpente.

La commune était ainsi devenue co-porteuse du projet. L’administration se réjouissait des festivités, de la visibilité que la mise à flot et l’exploitation de cette barque antique apporteraient à Yvonand.

Le soleil commence à baisser. Corrina se sent fière du travail accompli. Elle regagne le centre du village. Sur la place, trône le Café de la gare, un vieil ami.

Depuis la cure, elle s’est interdite d’y retourner. Trop de tentations. Trop d’habitudes. Le marin d’eau douce attire les quolibets de ceux qui trinque encore sur le pont. Mais il y a dans l’air un vent de changement, elle sent qu’elle a quelque chose à se prouver. Sur la porte d’entrée, les affichettes du PMU attirent son regard, aimantent ses pas.

Alors elle rentre, salue le patron, commande une Valser et un Quinté+. Comme son père avant elle, elle va jouer. Pas en espérant se refaire, pas comme lui pour éponger les dettes qui courent et qui le mèneront au suicide. Juste parce qu’il lui semble que c’est le bon moment, qu’elle est convaincue d’avoir les bons numéros. Les chiffres, elle les a trouvés sur Dimitri, sur la plaque d’immatriculation qu’elle vient de fixer. Les cinq numéros glissent sur le papier, machinalement.

Un mois plus tard Corrina assiste au baptême de la grande barque. La bouteille de Moët & Chandon se brise contre les flancs du navire. Elle le sait elle ne se succombera plus à son appel.

Le pari était bon, elle a gagné.

Hier, elle a reçu un appel de Jean. Il a vu son nom dans les journaux, il a découvert son projet, il veut la revoir. Corrina est remise sur pied, elle est prête à prendre le large.

« Le cahier nord-vaudois de Sophie », publication dans le journal La Région le 3 mars 2022.

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